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Coronavirus : témoignage du début de l'épidémie

Coronavirus : témoignage du début de l'épidémie

Les lecteurs qui suivent régulièrement ce blog le savent : je suis interne en anesthésie-réanimation en 3e semestre (c'est ma 8e année de médecine). Ma spécialité et donc mon activité quotidienne à l'hôpital font que je suis au contact direct de patients atteints de coronavirus, dans ses formes les plus graves.

Pour les puristes qui ne manquent pas de me le signaler, précisons qu'il faut différencier le nom du coronavirus qui est le SARS-CoV-2 et la maladie dont il est responsable qui est le COVID-19.

Personnellement, je ne me décris pas du tout comme quelqu'un d'alarmiste, au contraire, pour m'inquiéter il en faut beaucoup ! D'ailleurs si ce n'était pas le cas j'aurais fait un autre métier que réanimateur...

Pour vous parler honnêtement, au début de l'épidémie je regardais cela de très loin. J'ai très vaguement suivi les médias, tel que BFMTV, qui parlaient de l'émergence d'un virus ressemblant à celui de la grippe, sans conséquences particulières si ce n'est une symptomatologie d'infection virale respiratoire (fièvre, myalgies, toux, rhinite, dyspnées) aux allures bénignes. D'après leurs informations, les complications ne concernaient que les personnes les plus âgées ayant des comorbidité majeures...

Ainsi, je n'ai pas prêté une attention particulière à ce coronavirus, un peu comme lors de l'hystérie collective au moment de l'émergence d'Ebola. Et j'ai minimisé cela jusqu'à cette semaine... Jusqu'à ce que je sois muté en urgence de mon stage de gynécologie-obstétrique vers la réanimation...

Si vous souhaitez avoir plus d'informations sur les virus, j'ai rédigé un article rappelant des notions de base sur les agents infectieux.

Début de l'épidémie

Dans le CHU où je travaille, mais aussi ailleurs en France dans les hôpitaux où travaillent d'autres internes d'anesthésie-réanimation et de médecine intensive - réanimation avec qui je discute beaucoup, nous constatons une augmentation exponentielle de patients atteints du COVID-19. Et la population de malades admis en réanimation ne correspond pas vraiment à ce qui est décrit par les médias...

Alors oui, effectivement, des patients âgés avec des pathologies respiratoires sont touchés. Cependant, nous admettons aussi en réanimation de nombreux patients jeunes, notamment entre 30 et 50 ans, sans aucune autre maladie particulière, en dehors de cette infection virale. Et cela fait peur !

Certes, en tant que réanimateur j'ai forcément un avis biaisé puisque je constate uniquement les formes graves, mais ces jeunes patients sans comorbidités présentent des atteintes pulmonaires d'une intensité effroyable... Les médecins séniors avec qui je travaille me disent qu'ils n'ont jamais connu une telle chose. Ce n'est pas rien quand on sait que dans ce milieu professionnel, beaucoup d'anciens estiment avoir "tout vu / tout connu / tout fait" et n'acceptent pas d'être en difficulté...

Situation de crise

Au début, en prévision d'une potentielle épidémie, il était prévu que les cas de coronavirus graves ne devaient être admis que dans une seule réanimation spécialisée. L'objectif initial était de regrouper et cloisonner les cas.

Cependant, cela ne s'est pas du tout passé comme prévu...

En effet, rapidement cette réanimation dédiée, qui comprenait une vingtaine de lits, a été saturée en quelques jours ! Les patients hospitalisés nécessitent des soins médicaux et paramédicaux extrêmement lourds. Tous présentent un syndrome de détresse respiratoire aiguë (ou SDRA). Ils sont tous intubés / ventilés, certains sont en décubitus ventral et quelques-uns sont sous ECMO veino-veineuses... Et d'après ce que l'on constate, très peu de malades s'améliorent malgré une prise en charge optimale depuis une dizaine de jours, quelques-uns décèdent, quasiment aucun n'a encore pu guérir ou sortir du service...

Les autres réanimations de la ville, non-prévues pour accueillir ce genre de patients, ont donc été appelées a la rescousse. C'est ainsi que progressivement au cours de la semaine, toutes les réanimations disponibles ont été saturées. Et partout on a constaté que les patients admis n'étaient pas forcément ceux que l'on nous présentait au début de cette pandémie : on retrouve face à nous des gens jeunes, sans antécédents ni comorbidités particuliers !

Etat des lieux

Petit à petit, on se questionne et on s'inquiète...

Puisque que les patients graves sont beaucoup plus nombreux que prévu, on ouvre de plus en plus de lits en réanimation. Et vu la rapidité de l'épidémie, cette solution atteint forcément sa limite rapidement...

D'autant plus que l'état des patients déjà en réanimation ne s'améliorent pas et ceux-ci ne sortent donc pas du service. Les places deviennent très chères : les malades sont beaucoup plus nombreux que le nombre de chambres de réanimation disponibles...

Très inquiétant !

On se met donc à récuser certains patients, à les sélectionner dès l'appel du SAMU. Impensable pour des réanimations de CHU. Par exemple, une nuit de garde, pour 1 lit disponible, on a eu 4 appels du SAMU qui concernaient des patients gravissimes, dont 3 personnes âgées avec des comoribidités importantes et 1 personne jeune sans antécédent. Qui doit-être privilégié ? Véritable question éthique, difficile à prendre... En un seul coup fil, on doit décider de l'avenir d'une personne, de sa vie / sa mort, en pensant à sa famille, ses proches, etc. La situation devient horrible, pour tout le monde : soignants, soignés et entourage.

En effet, la charge de travail devient considérable. Les procédures d'hygiène sont drastiques et leur réalisation prend énormément de temps. Déjà que le système de santé était bancal ces temps-ci en l'absence du COVID-19, en raison d'un manque de personnels et de moyens, cette crise sanitaire nécessite des moyens humains et matériels supplémentaires considérables ! On doit doubler notre travail alors que nous étions déjà à bout de souffle...

Organisation d'une médecine de catastrophe

Pour tenter d'apporter une solution à cette situation d'urgence, de nombreuses décisions sont prises dans les hôpitaux à travers la France. Des décisions lourdes de conséquences...

Parmi celles-ci, j'ai pu constater que bon nombre d'hôpitaux ont décidé de stopper leurs activités programmées dans les blocs opératoires, laissant tourner seulement les opérations urgentes ou oncologiques. Le temps libéré aux anesthésistes et aux infirmiers leur permet de venir remplacer et aider en réanimation. De la même façon, les salles de réveil (SSPI) et les blocs opératoires pourraient être utilisés comme chambre de réanimation. A situation exceptionnelle, solution exceptionnelle...

Dans le même temps, on essaye d'hyper-sélectionner les patients nécessitant de la réanimation. On utilise pour cela les services de soins intensifs (de pneumologie, cardiologie, etc.) pour y hospitaliser et surveiller les patients dont l'état de santé est à la limite entre l'hospitalisation en service de médecine conventionnelle ou en service de réanimation. On vide les services où il n'y a pas de patients très urgent, comme les services de dermatologie ou d'hépato-gastro-entérologie, pour y admettre des patients COVID. Cependant, le personnel de ces services ne sont pas forcément bien formés à ce type de prise en charge, mais nous n'avons pas le choix...

Plusieurs hôpitaux limitent, voire interdisent, les visites aux proches des patients hospitalisés. Les quelques visiteurs autorisés doivent se faire escorter par des agents de sécurité ou du personnel soignant.

Dans d'autres établissements de santé, les services d'urgences sont débordés, à tel point que du personnel est détaché pour organiser un "avant-poste" sur le parking devant les urgences afin de trier les patients qui nécessitent vraiment des soins urgents. Et ceux-ci, une fois à l'intérieur des urgences, sont entassés pendant plusieurs heures, par manque de personnels et de moyens.

Concernant les étudiants, qui sont censés venir apprendre leur futur métier, ils sont soit refusés dans les services, soit sollicités pour aider notamment au centre d'appels du SAMU.

La situation devient de plus en plus inquiétante. Les mesures prises sont exceptionnelles mais nécessaires. Pour l'instant, nous nous adaptons et tenons le cap, mais il faut penser que nous sommes qu'au début de l'épidémie... Les prochaines semaines ne s'annoncent pas tellement rassurantes...

Mesures d'isolement / de confinement

La réussite du combat contre ce coronavirus, minuscule et invisible, ne pourra pas se faire uniquement grâce aux professionnels de santé, comme ça a toujours été le cas auparavant en cas d'accidents importants, de catastrophes naturelles ou d'attentats.

Le problème ici est tout autre : l'afflux massif de malades, plus ou moins graves, alors que les ressources disponibles sont limitées. Cela conduit d'ors et déjà à la saturation de nos établissements de santé.

Aujourd'hui, il est donc nécessaire de mettre en œuvre des mesures exceptionnelles, au niveau gouvernemental, et surtout que celles-ci soient respectées par la population française et mondiale.

Et pour que l'ensemble de la population les respecte, il faut que les français comprennent bien que cette fois ce n'est pas une blague. Ce n'est pas une simple grippe saisonnière.

Pour parler un peu d'épidémiologie, les infectiologues de mon hôpital estiment qu'environ 60 % de la population sera contaminée par le COVID, soit plus d'1 personne sur 2, soit presque 40 millions de français...

Parmi ceux-ci, ils estiment également que 80 % seront peu symptomatiques et pourront rester à domicile. Autrement dit, 15 % (soit 6 millions de personnes) nécessiteront une hospitalisation et 5 % (soit 2 millions de personnes) auront des critères pour être admis en réanimation...

Or, en France ni même nulle part ailleurs dans le monde, nous ne possèdons pas assez de lits d'hôpital pour accueillir ces malades. Surtout que cet afflux massif se fera dans un laps de temps très rapproché. En effet, les prévisions évoquent un pic d'incidence se situant d'ici 1 à 2 mois.

Comme dit plusieurs fois dans cet article, j'ai constaté tout au long de cette semaine infernale que ce coronavirus à l'air de toucher quasiment toutes les tranches de la population et que tout le monde est à risque de développer une forme grave... Aussi bien les personnes âgées ayant des problèmes de santé pré-existants que des plus jeunes en bonne santé. La seule population épargnée à priori sont les enfants : ceux-ci peuvent être porteurs et transmettre le virus, mais ne présentent que peu de symptômes. Ils constituent donc un des principaux vecteurs de la maladie et leur protection est ainsi primordiale.

En outre, cette infection se propage à une vitesse incroyable, c'est un fait, quasiment 2 à 3 fois plus vite que la grippe. Cependant, nous devons faire le maximum pour essayer de limiter sa propagation, dans le monde, en France, dans votre entourage proche, etc. Tout le monde peut être touché, voire même atteint de forme grave, il est donc hyper important de se protéger vous-même et de protéger vos proches. Soyons, pour une fois, tous solidaires ! Pensons, pour une fois, aux autres en plus de penser à nous même !

Tout le monde doit être intelligent sur ce coup. Il faut bien comprendre que même si la grande majorité de la population va présenter des formes bénignes, sans complication et spontanément résolutive, tout le monde doit se plier aux consignes d'hygiène et de confinement. Quelqu'un qui présente une forme bénigne peut être extrêmement contagieuse et infecter d'autres personnes qui n'auront pas cette chance : vos proches, vos amis, votre famille, etc. Ne soyez pas égoïstes, ne jouez pas les héros à vous croire plus fort que le virus. Ce n'est pas du terrorisme, c'est une pandémie. C'est pourquoi je vous invite à limiter au maximum vos interactions sociales, les regroupements et les sorties, pendant quelques temps.

L'isolement et le port du masque sont sans aucun doute les 2 mesures les plus efficaces, comme on peut le constater d'ailleurs avec l'évolution de l'épidémie en Corée du sud par rapport aux courbes de la Chine, de l'Italie ou de la France.

Epidémie coronavirus Corée du Sud
Evolution de l'épidémie de Coronavirus en Corée du Sud
Epidémie coronavirus Italie
Evolution de l'épidémie de Coronavirus en Italie

D'après les prévisions des différents infectiologues, cette situation pourrait durer plusieurs mois. La première raison à évoquer concerne les durées d'incubation et de contagiosité relativement longues : jusqu'à 14 jours d'incubation et 14 jours de contagiosité. Ce qui fait au minimum 1 mois d'isolement pour qu'un patient qui se contamine aujourd'hui ne soit plus contagieux... Et pour être efficace au niveau de l'ensemble la population, il faudrait que ce délai soit plus long...

D'autres raisons sont moins certaines et pourraient évoluer en fonction de l'avancé des connaissances scientifiques sur le sujet. Je pourrais citer notamment le rôle du climat et de la météo : on a entendu au début de l'épidémie que le coronavirus était sensible à la température ambiante comme le virus de la grippe. Or cela est largemment remis en question, avec notamment la survenue de nombreux cas en Australie et en Iran. L'hypothèse selon laquelle la situation s'améliore avec l'arrivée des beaux jours est n'est clairement pas à prendre comme argent comptant...

Enfin, le dernier point concerne l'immunité acquise et le risque de re-contamination. Pour cela, très peu de données sont disponibles à l'heure actuelle mais il a été rapporté plusieurs cas en Chine de seconde contamination, après avoir été infecté une première fois par le virus.

En conclusion

Pour terminer ce témoignage, je pense qu'on est vraiment dans une situation de crise exceptionnelle, à laquelle notre société moderne n'a jamais été confrontée. Cette pandémie va faire beaucoup de dégats, à la fois matériel et humain, puisque nous n'y sommes pas du tout préparés. En revanche, les professionnels de santé sont des personnes impliquées qui sont prêtes à se battre, corps et âmes. Soyez intelligents et battez-vous avec nous pour survivre d'une part, et pour voir vos proches survivre avec vous, avec nous, ensemble.

Ne jouez pas les "gros bras" et ne dites surtout pas "qu'il faut bien continuer à vivre normalement" : ce n'est pas une situation normale. Il faut respecter les mesures d'isolement et diminuer les activités de groupe. En effet, comprenez bien que même si vous tombez malade et que vous avez une forme bénigne, votre prise en charge va prendre du temps et des ressources aux personnels soignants et ce temps précieux pourrait avoir de lourdes conséquences pour des patients, même jeunes, qui n'ont pas eu votre chance... Nous sommes tous responsables !

En effet, je peux imaginer que certaines personnes se disent simplement que si elles présenteraient une forme bénigne, elles n'auraient juste à consulter leur médecin généraliste ou à appeler le SAMU, comme elles l'ont toujours fait en cas de grippe banale. Mais ce genre de raisonnement individuel ne serait valable uniquement si le sytème de santé n'était pas débordé dans ce contexte d'afflux massif. Aujourd'hui, il faut réfléchir à l'échelle de la population entière.

Dans ce contexte, comprenez bien que des gens vont mourir, ou avoir de lourdes séquelles, à cause d'un retard ou d'un défaut de prise en charge, et je ne parle pas que de coronavirus là. Imaginez quelqu'un qui développe brutalement un infarctus (votre père peut-être ?), si 30 personnes attendent devant lui au cabinet du médecin traitant, aux urgences ou sur les lignes téléphoniques du SAMU : quel sera sont pronostic ? Sombre, sûrement... D'autant plus s'il nécessite une hospitalisation, car les lits sont surchargés, dans tous les services de l'hôpital, puisqu'une grande majorité a été vidé pour y admettre le plus de COVID-19... Y compris des services qui n'ont rien à voir avec l'épidémie, comme certains services d'hépato-gastro-entérologie, de médecine interne, de dermatologie, de cardiologie, etc. Et cela est inacceptable !

Nous devons tous, sans exception, être conscients de cette situation grave et se plier aux consignes ! Tout le monde doit faire des efforts. Pendant ce temps, restez chez vous ! Cela peut être une bonne occasion pour jouer à des jeux de société en famille, comme Pandemic par exemple... Personnellement, je vais décompresser en jouant à la Nintendo Switch quand je ne travaillerai pas à l'hôpital !

En revanche, je pense qu'il ne faut pas tomber dans les extrêmes non plus, aussi bien dans un sens que dans l'autre. On voit des gens avec des comportements incroyables dans les supermarchés, faire des courses en quantité absurde pour faire des réserves... Les rayons de pâtes et de riz se vident... Or, aucune raison rationnelle n'existe. Il est démontré que la France peut survenir à ses propres besoins pour les produits de premières nécessités. Il faut être conscient de la gravité de la situation sanitaire et prendre des mesures pour y faire face, mais en revanche l'hystérie collective et la paranoïa sont totalement contre-productive et peuvent même conduire à une panique générale délétère.

D'un autre côté, je pense qu'il ne faut pas prendre la situation à la légère, comme on a pu le faire au début de l'épidémie en Chine. J'ai pu constaté une grande disparité dans la prise de conscience et le comportement des gens. Les soignants ont pris conscience de la gravité de la situation. En revanche, beaucoup de nos concitoyens que j'ai pu voir sur les réseaux sociaux, se promener dans les rues ou les supermarchés, n'ont pas l'air d'avoir bien pris la mesure de ce qu'il se passe. J'ai l'impression que beaucoup, et notamment beaucoup de jeunes, refusent de se plier aux consignes de confinement, parce qu'ils ne croient pas à la gravité de cette crise sanitaire. Cette situation d'ignorance pluraliste me rappelle les gens sur le "pont de la mort" à Tchernobyl qui contemplaient l'incendie de la centrale nucléaire, en famille, détendus, main dans la main, refusant d'admettre la gravité de la situation. Je vous laisse imaginer ce que sont devenues ces personnes...

Alors bien entendu, il faut raison garder, être prudent, conscient de la gravité, faire des efforts sur l'hygiène et le confinement, sans tomber dans l'excès non plus. Ensemble, collectivement, nous y arriverons ! Je me répète peut-être mais je vous en prie, respectez bien les consignes d'hygiène qui sont très simples : port du masque, lavage des mains au savon puis aux solutions hydro-alcooliques, etc. Respectez les consignes d'isolement, de confinement et de protection, pour vous, pour vos proches, pour moi, pour votre famille, pour ma famille, pour ma grand-mère...

Si le sujet vous intéresse, je vous propose de voir cette vidéo sur YouTube publiée par le Collège des enseignants de Médecine Intensive et Réanimation (CeMIR) concernant l'épidémiologie du Coronavirus :